Interview : le métier de storyboarder, par JOAN GOUVIAC

Joan Gouviac exerce la profession de storyboarder chez Studio Hari, un spécialiste de la production de séries TV d’animation 3D. Passé aussi par Marathon Media et Cube Crative, deux grands noms de l’animation, Joan a accumulé des expériences enrichissantes dans le domaine des séries animées françaises. Il nous parle de son métier, parfois méconnu du grand public.

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« En série animée, le but du storyboard est d’encadrer l’épisode  le plus possible »

Pencil Guru : Peux-tu te présenter un peu, nous détailler un peu ton parcours ?

Joan : J’ai eu un parcours assez court pour l’instant (NDLR : Joan a terminé ses études en 2012), ce qui ne me fait pas grand-chose à raconter ! J’ai fait un Bac S puis 4 années à l’école Émile Cohl de Lyon pour apprendre à dessiner (et animer). Depuis, je suis storyboarder de cartoons non-stop depuis bientôt trois ans dans différentes boîtes parisiennes. Et à part ça, je mate des dessins animés et collectionne des figurines de Bip-Bip et Coyote. Voilà voilà.

PG : Peux-tu nous résumer en quelques mots le métier de storyboarder en série animée ?

J : Storyboarder en série animée, c’est dessiner la mise en scène d’un épisode afin de le planifier le plus possible. C’est-à-dire dessiner plan par plan ce qu’il se passe dans un épisode, à partir du scénario et des designs. Si une caméra bouge ou un personnage fait une action précise, tu dois le dessiner. Le but est d’encadrer l’épisode le plus possible, afin que le reste de la production se pose le moins de questions possibles à son sujet.  Voilà ce que je peux dire en synthèse. Pour l’instant, toute mon expérience se base sur du « board » de séries animées françaises. Donc je ne peux pas vraiment me prononcer à propos du board sur des longs métrages ou courts métrages.

PG : Le storyboard est une étape parmi d’autres dans la production d’un film. Du coup, j’imagine que tu as des contraintes à respecter…

J : Oui, il y a pas mal de contraintes. La principale concerne le temps qu’il faut passer à storyboarder. Il faut rendre son board en temps et en heure. La production d’un épisode est un processus très long, et le storyboarder étant vers le « haut » de la chaîne de production, c’est essentiel qu’il rende son épisode à temps afin de ne pas pénaliser le reste de la prod’. Après, il y a quelques contraintes spécifiques à chaque production sur laquelle on travaille : la durée de l’épisode à rendre, le nombre moyen de dessins à faire, le ton à respecter. Ou même le fait d’être « au modèle » : certaines prods vont exiger que les personnages d’une série soient dessinés exactement comme ils sont, et d’autres vont être beaucoup moins rigoureuses et demanderont juste de les dessiner pour qu’ils soient « à peu près reconnaissables ». Il faut savoir s’adapter aux exigences de chaque série.

PG : Au milieu de tout ça, quel est ton degré de liberté dans la réalisation d’un storyboard ?

J : Globalement, tu es totalement libre d’imaginer toute la mise en scène, tant qu’elle correspond à l’esprit narratif et visuel de la série. Concernant le scénario, cela varie selon les productions. Certaines exigeront que tu ne changes pas une seule ligne de texte, et d’autres te laisseront réécrire un passage si ta version est meilleure. Mais en général, les contraintes de temps ne permettent pas de réécrire tout un passage de scénario, donc ces « libertés » se résument à quelques modifications mineures, genre des gags ou réactions de personnages assez minimes. Pour le reste, mieux vaut s’en tenir au scénario.

PG : Quelles sont les qualités requises pour être un bon storyboarder ?

J : Alors, pour énumérer les choses, il faut :

  •  savoir dessiner (j’ai mis longtemps à la trouver, cette réponse)
  • être rapide. TRÈS rapide. Le travail requiert de faire une multitude de dessins en un temps très court, c’est donc nécessaire de savoir dessiner rapidement. Dans cette optique, avoir un trait « simple et lisible » est un plus.
    avoir une bonne base de connaissances en termes de mise en scène. Pas nécessairement être un Kubrick en puissance, mais au moins savoir gérer les raccords, plongées / contre-plongées, champs / contre-champs, mouvement de caméras et autres joyeusetés de ce genre.
  • avoir une attitude « professionnelle » : le board est un document de travail destiné au reste de la production, pas une oeuvre personnelle. Si un supérieur hiérarchique te demande de refaire une scène, il faut la refaire, que tu préfères ta version ou non. Il faut être à l’écoute des autres et savoir « se détacher » de son travail.

Voilà entre autres ce qu’il faut pour être boarder. Après pour être un BON boarder, je ne sais pas. Je suppose que c’est la même chose, avec du talent en plus.

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Extrait d’un storyboard fait par Joan

« Faire du storyboard t’enseigne à voir les illustrations de manière narrative »

PG : Quel est ton matériel de travail ? Es-tu contraint de délaisser le papier et le crayon ?

J : Pour le matériel, j’utilise une tablette graphique Wacom Cintiq et le logiciel « ToonBoom Storyboard Pro ». Ce logiciel est la référence actuelle en la matière et c’est devenu quasiment obligatoire de le maîtriser pour exercer le métier de storyboarder. Autrement, depuis que je fais ce métier je n’ai jamais touché au papier et au crayon, et à vrai dire il n’y a plus beaucoup de séries animées « occidentales » qui boardent encore sur papier, la seule exception me venant en tête étant « Adventure Time ». L’ordinateur est nécessaire dans l’optique du board : il permet d’être plus rapide, plus précis, plus modulable. Plus efficace, quoi. Certes, le papier donne un charme visuel, mais le but d’un board est d’être utile, et pas nécessairement « joli ».

PG : Est-ce que tu bosses seul ou bien le storyboard peut-il aussi être un boulot d’équipe ?

J : J’ai pour l’instant toujours bossé seul sur chaque épisode que j’ai boardé. C’est en général le cas dans les séries animées françaises : chaque épisode est en charge d’un seul boarder avec de temps en temps une seconde personne pour des opérations très spécifiques. Cependant, il y a un boulot d’équipe. Ne serait-ce qu’entre toi et tes supérieurs (réalisateur ou superviseur board) pour discuter de l’épisode en question et trouver des idées. Ou avec tous tes collègues avec lesquels tu échanges, afin de mieux pouvoir cadrer ton travail. Il est toujours préférable, pour progresser, de travailler avec d’autres personnes. Cependant, il existe des séries sur lesquelles plusieurs boarders se partagent un même épisode. C’est notamment le cas sur la plupart des cartoons américains.

PG : Etre storyboarder implique de pouvoir produire beaucoup de dessins rapidement et par conséquent de pratiquer beaucoup. Sur quelles compétences spécifiques ce métier aide-t-il à évoluer en tant que dessinateur ?

J : Etre storyboarder t’entraîne évidemment à dessiner plus rapidement. Après, selon ta sensibilité artistique, il peut t’entraîner à avoir un trait plus simple, plus dynamique voire « synthétique » : il t’aide à te focaliser sur l’aspect général d’une illustration ou d’une scène plutôt que sur les détails. Il t’enseigne aussi à voir les illustrations de manière « narrative » : faire un personnage dans une pose « cool » c’est rigolo, mais faire la mise en scène d’un personnage en train d’effectuer une action avec un caractère précis (bref, raconter quelque chose à travers ce dessin), c’est encore mieux. Généralement, c’est un métier qui t’encourage à privilégier le fond à la forme, ce que l’on a tendance à vite oublier en illustration.

PG : Merci beaucoup pour cette interview Joan. On peut retrouver ton travail quelque part sur le web ?

J : Oui, j’ai un tumblr : gouviac.tumblr.com. Je fais essentiellement des fan arts.


Un extrait d’un storyboard realisé par Joan pour la série Kaeloo


Un aperçu de quelques dessins personnels de Joan (hors storyboard)


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